L'une des dernières grandes maisons de disques (une "major" comme on dit) fait une fête ce soir. L'invitation est très sélective… et alléchante puisque la petite sauterie se déroule au mythique restaurant "Chez Maxim's" !
Quand j'arrive, tout fier d'être invité, on fait déjà la queue pour rentrer. Tout le beau monde branché de la musique est là, sur son 31. On repère de suite les stagiaires qui n'ont pas eu le temps de se changer ; l'air harassé par les tâches multiples et les heures à rallonge, le jean fatigué et l'air de ne pas comprendre où ils sont. Déjà on échange des accolades ou des regards en coin : "Je le connais lui, mais c'est qui ?"
A l'intérieur, je savoure les lieux et m'imprègne de l'histoire qu'ils véhiculent. Beaucoup de bois peint, une ambiance Belle Epoque, des miroirs rococo partout, des décors kitch (fleurs de lys à boules, statuettes-lampadaires, lustres en forme de parapluie retourné…), le tout entre ocre, marron et or. L'un des plafonds est une verrerie peinte, elle surplombe les banquettes rouges. On a dégagé pas mal de tables ce soir pour improviser une scène pour les "stars qui montent" qui doivent interpréter leurs "single du moment" !
Dans ce décor où le luxe dégueule d'un peu partout, la parade commence. Les jeunes donzelles sexy font des mines ou des sourires à tout va. De beaux jeunes hommes arborent une coiffure barbe à papa, alors que d'autres lissent savamment leur mèche tombant régulièrement sur leurs lunettes. Les serveurs en queue de pie s'affairent, plateaux d'amuse-gueule en main, alors que les barmen remplissent sans s'arrêter des flûtes de Champagne, étiquette Maxim's (qu'on leur livre des cuisines par douze et déjà ouverts pour aller plus vite) qui disparaissent du comptoir, englouties par la foule huppée qui s'agglutine vers le bar magique, comme une fourmilière qui a trouvé un morceau de viande à dépecer.
La musique martèle. Les gens circulent dans les trois salles. Madame la chef promo du label a la cinquantaine, mais s'est payé le kit complet de collagène pour faire plus jeune. Elle investit dans ses lèvres. Du coup, sa bouche de canard fait des sourires de parade, histoire de propager la bonne nouvelle. Celui-ci, la trentaine, planque son Sida sous un léger maquillage et un parfum Gaulthier, mais son regard pue la peur qu'il planque au fond de son âme. Cet autre, 25 balais, se la joue playboy : assez survolté, il souffle dans son portable dernier cri qu'il est overbooké et qu'il n'entend rien de toute façon. Sur la tête, ses lunettes de soleil rouge et jaune sont en exposition permanente. Faut dire qu'il fait si sombre ici et que, de toute façon, il pleut dehors depuis trois heures au moins, qu'elles semblent en effet totalement indispensables !
Miss "chef de produit" (tout un aveu, quand on parle en fait de "directeur d'artiste"), est fière de pavaner sa blondeur paille toute neuve ; monsieur l'ex-batteur de la Mano Negra parade, Champagne en main, alors que le DJ passe un vieux Blondie dans l'indifférence générale. Deux jeunes starlettes de la variété-de-consommation vérifient du coin de l'œil qu'on les voit bien. Leurs regards acides déchirent le chanteur de Luke qui dépasse tout le monde d'une tête et Laam (ex-gloire variét' reconvertie au R&B de rigueur), car ils sont plus connus qu'elles !
Toasts au foie gras, beignets de crevettes, moules farcies… Quelques morfales se gavent ouvertement au milieu des volutes de fumée qui s'épaississent de minute en minute, venant rougir nos yeux irrités et inonder nos poumons de nicotine. Vivement 2008, la prohibition !
Sur la mini-scène pompeuse "la sensation du moment" (une actrice qui chante… mal !) minaude en se tortillant, reproduisant à peu de choses près ce que fit Elli Medeiros dans les eigthies. Tout n'est qu'éternel recommencement ! "Remember to forget me and dont forget to remember this." Je n'y manquerais pas !
Les petits fours chauds défilent par plateaux. Bons, bien sûr. Le vin rouge est millésimé. Il coule à flot. Le ton monte. Les esprits commencent à s'embrumer. Un jeune hip hop man à casquette vissée sur la tête par dessus son foulard racaille, dialogue bruyamment avec un trentenaire cravaté qui sourit. Business ou histoire de cul ?
Un ancien gagnant de la "Nouvelle Star" à queue de cheval regarde tout le monde de haut. L'ex-stagiaire de la maison de disques devenu "chef de com" baille discrètement, le regard dans le vague, il se dit que, depuis le temps qu'il se tape des soirées de la sorte, il a passé l'âge de ce genre de branchitude à répétition.
Bien clinquants, les bijoux de la belle brune qui a soigné son décolleté pour mieux attraper dans ses filets le papi baveux qui s'intéresse de très prés à sa "future carrière" ! Madame et sa copine se font la gueule. Ca va barder en rentrant tout à l'heure ! Un joli couple hétéro se roule patins sur patins avec délice.
Des pâtisseries impecs accompagnent les îles flottantes qui se mangent dans des cuillères… en chocolat ! Tiens, revoilà le playboy à lunettes cigarette au bec. Ses yeux sont nettement plus rouges et sa chemise débraillée. Verre à la main, il regarde toujours à travers les gens, sans les voir, comme s'il cherchait quelqu'un… ou un autre verre !
Un rasta binoclard mâchant un chewing gum a l'air de tomber d'une autre planète ; un quinquagénaire pique du nez sur sa chaise alors que le possee black hip hop, issu du Secteur A, tente de faire lever les bras en l'air à un public un peu ensuqué. Dans le hall, un vieux beau s'écoute parler devant une minette en mini-jupe qui s'en tamponne totalement. Philippe Lavil fait une apparition sur le tard. Ca se congratule dans tous les coins, les bises claquent.
Et moi, sourire ironique en coin, qui prend des notes dans la pénombre, avec ma mèche violette et mes pompes en damier, je ne vaux certainement pas plus cher que mes congénères que je dissèque. Mais au moins, je ne me prends pas vraiment au sérieux !